art émotion

« La vérité sans compromis a toujours des bords déchiquetés »

disait l’écrivain américain Herman Melville.

Dans la quête artistique de Laurence Nolleau, artiste peintre émergent, se reflète cette idée tranchante et brute qui se poursuit sur les visages fantomatiques qu’elle compose. L’artiste excelle dans l’art du portrait incisif, exhumant sur ses toiles la dégénérescence du monde et la fragilité des êtres. Elle y renouvelle avec force la technique expressionniste, au moyen de compositions à la tonalité énigmatique, faites de colères fatales et de désirs bafoués.


Sur ces portraits au graphisme percutant s’immisce le sentiment diffus d’une tragédie passée, celle d’une envie disparue. Les regards sont chez l’artiste le reflet de notre monde contemporain, une jeunesse à destinée artificielle, amour conçu sous système d’exploitation, liberté satellisée dans un paradis éphémère, perfection robotique renvoyant à la solitude la plus extrême. Et dans cette humanité devenue méga-réseau, l’inhumanité des visages transcrits par Laurence Nolleau fait jaillir l’émotion oubliée, une saillie primitive qui vient heurter le bel ordonnancement de la mémoire vive du monde.


Fortement influencée par le glamour de l’univers de la mode, Laurence Nolleau en détourne les images iconiques, celles bâties autour des stars de papiers glacés, tops models, célébrités improbables, dont elle collectionne les masques et les formes. Rompue aux variations néo-expressionnistes, proche du glam’ rock, se reconnaissant dans l’univers des comics – notamment Enki Bilal et ses créatures baroques et blafardes – Laurence Nolleau est avant tout un peintre de l’émotion, dans la lignée de Philippe Pasqua et Lucian Freud, ses références absolues en terme de violence insaisissable et de gestualité picturale.
Tous les combats de l’artiste transparaissent ainsi dans cette évocation d’une existence dématérialisée, déstructurée de toutes émotions. La jeunesse des visages, la beauté de ces êtres transfigurés, Laurence Nolleau les ciselle, brise, racle au couteau. Autant de césures d’où émergent des lumières acryliques percutantes.


Anges perdus, androïdes standardisés par les diktats de la modernité, êtres écorchés par la vie, automates hybrides, sérialisées dans leur beauté irréelle, les voici sous les traits puissants de l’artiste, témoignant de leur chair et leur sang d’une époque sans souvenir, sans histoire, sans futur.
Toute la performance de l’artiste se nourrit d’une lutte vertigineuse et sans merci contre l’Ordre, ce destin consumériste qui uniformise les esprits et les chairs, ce monde aux abonnés absents. Regards faussement inquisiteurs, perdus, bouches ingénues, immenses et belles dans leur tristesse, cheveux pop-artiens… La mort se perçoit chez toutes ces égéries, pin-ups d’un troisième millénaire à bout de souffle.


En scrutant les âmes, Laurence Nolleau nous montre l’œuvre du temps, prenant ses aises, bien moins obscène que la vie, et tellement plus fraternelle. Là, c’est un regard projeté dans une nuit surréaliste, ici, plutôt une ferveur subtile dont les traits courant sur la toile cherchent à expirer une douleur à vivre. Au delà, une autre création nous rappelle une jeunesse sans âge et des yeux intenses qui interrogent peut être l’Amour et le Sacré, du moins ce qu’ils furent un jour passé.


Impatiente, agressive, transmettant la violence contemporaine d’un monde, l’artiste joue avec les codes de la modernité, détourne, transgresse, transpose, avec minutie, et peint comme l’on se bat, sans retenu, pour ne laisser qu’un éclat de visage jeté sur le corps stigmatisé de la toile. Laurence Nolleau trouve sa force dans cette conceptualisation ; là, au cœur de ses interrogations, de cette énergie violente, se fonde le mystère de sa peinture… La vérité. Sans compromis.

Christophe Decottignies